On voit toujours sa vie comme à travers un kaléidoscope. Déformée. Belle ou désespérée selon les heures. Et parce qu’il y a les jours de gloire et les jours de désespoir, j’écris, pour ne pas avoir à porter des sentiments trop lourds, qui m’étouffent. Quelques mots, simple échappatoire pour regarder sa vie dans un miroir et trouver le recul nécessaire pour avancer.

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Posts Tagged ‘Mythologie’

Pégase

09 fév

Je sais que j’ai mis beaucoup de temps à finaliser ce qui suit… les versions se sont succédées, toutes plus insataisfaisantes les unes que les autres. Jusqu’à hier soir, où, marchant en regardant le ciel (par bonheur, il était bleu comme un jour de printemps), j’ai trouvé mon « démarreur ». Mais soyez indulgents, je n’ai pas souvent ignoré la versification, aussi les mots qui suivent, s’ils me satisfont, sont peut-être maladroits.

Au firmament je suis
Pégase et je resterai
Volant
Dans mes ailes le vent
M’étourdit
Je faiblis
Par le sang du monstre
Avili
Par le sang des Dieux
Anobli
 
Au firmament je suis
Pégase et je resterai
Vibrant
Dans la source le chant
Se délie
Chevauchant
Par la voix des lyres
Rempli
Par la voix des vers
Exalté
 
Au firmament je suis
Pégase et je resterai
Ardent
Dans les plaies le souffle
S’évade
Je me rends
Par le feu de la guerre
Avivé
Et ivre de combat
Rassasié
 
Au firmament je suis
Pégase et je resterai
Brillant
Dans l’olympe le mont
Dépérit
Je me perds
Par le temps d’un astre
Eternel
Par le temps lépreux
Délaissé
 
Au firmament je suis
Pégase et je resterai
Rêvant
Dans les ondes demain
Se démet
Je flamboie
Par autant de terre
Brisé
Par autant de vent
Purifié

Collage pégase

 
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Pégase au pays des poètes

02 fév

Quand un homme se targue d’écrire de la poésie, on dit souvent, avec une nuance d’ironie, qu’il chevauche Pégase, et quand il lâche la bride à son imagination, on le soupçonne de galoper sur un hippogriffe. Bien que Harry Potter soit passé par là, et que ces expressions soient un peu tombées en désuétude, elles restent bel et bien mythologiques ; mais la mythologie à laquelle elles se rattachent n’est pas celle des Grecs et des Romains : c’est celle de la Renaissance qui, sur ces deux points, a enrichi l’héritage de l’antiquité. 

Dans l’antiquité, seuls les héros (Bellerophion et éventuellement Persée), les dieux (Zeus) et éventuellement les morts montent Pégase. D’un poète ou d’une Muse montés sur Pégase, il n’y a trace ni dans les textes ni dans les monuments de l’antiquité. Par quel miracle est-il devenu la monture des poètes ?

Avant de chercher pourquoi l’on a fait de Pégase le cheval des poètes, rappelons ses relations avec le culte des Muses : c’est l’histoire de la source Hippocrène, source des muses, jailli du sabot du cheval. Ce lien, apparu à l’époque romaine, vient sans doute de la confusion entre le nom de Pégase et le mot source en grec.

C’est vers le milieu du XVème siècle que se trouvent les premiers témoignages de l’idée selon laquelle Pégase est la monture favorite des poètes. Certains assurent que la représentation de Pégase comme le cheval ailé sur lequel les poètes prennent leur essor, remonte à Boiardo et résulterait d’une confusion entre les différentes traditions de la mythologie. 

Pourtant, point de trace de Pégase, ni d’hyppogriffe, dans l’œuvre du poète italien. A peine un griffon transportant un cheval. Par contre, on peut lire dansMorgante maggiore, de Luigi Pulci (1432 – 1484) (Veuillez excuser la traduction imparfaite) : 

          Infine a qui l’aiuto di Parnaso                           Enfin jusqu’ici le soutien du Parnasse
          Non ho chiesto nè chieggo, Signor mio,       Je n’ai pas demandé ni réclamé, Seigneur,
          O le Muse o le suore di Pegaso,                         Ou bien les Muses ou encore les sœurs de Pégase,
          Come alcun dice, con Calliope o Olio.           Comme disent certains, en Calliope ou Clio. 
          Quest’ ultimo cantar drieto rimaso                Cet ultime couplet resté derrière moi
          Tanto mi sprona, e la voglia e’l desio,           M’encourage beaucoup l’envie et le désir,
          Che mentre io batto i marinari e sferzo,       Que pendant que je bats les marins et je fouette,
          Alla mia vela aggiungerò alcun ferzo.          À ma voile j’ajouterai quelques forces.

En France, ce n’est que plus tardivement que l’image arrive chez les poètes. Ainsi, Ronsard (1524 – 1585), même s’il associe plutôt Pégase à son histoire mythologie, dit dans Le bocage royal, Epitre à Jean Galland :  

Mais quand trente cinq ans ou quarante ont tiédi,
[…] Lors la Muse s’enfuit et nos belles chansons ,
Pégase se tarit, et n’y a plus de trace
Qui nous puisse conduire au sommet de Parnasse.

 

Dans son ode A la muse Calliope, il reprend ce thème :

Descends du ciel, Calliope, et repousse
Tous les ennuis de ce tien nourrisson,
Soit de ton luth, ou soit de ta voix douce,
Ou par le miel qui coule en ta chanson.
 
[…] La bouche m’agrée
Que ta voix sucrée
De son miel a pu,
Laquelle en Parnasse
De l’eau de Pégase
Gloutement a bu.

On peut aussi citer cette épigramme de Maynard (1582-1646) à Malherbe :

[…] La faveur des princes est morte.
Malheur, en cet âge brutal,
Pégase est un cheval qui porte
Les grands hommes à l’hôpital.

Boileau (1636-1711), aussi, dans son Art Poétique, parle de l’inspiration en ces termes :

C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur
Pense de l’Art des Vers atteindre la hauteur.
S’il ne sent point du Ciel l’influence secrète,
Si son Astre en naissant ne l’a formé Poète,
Dans son génie étroit il est toujours captif.
Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif.

 

Voltaire (1694-1778) a quand à lui écrit un dialogue en vers entre Pégase et le vieillard, c’est-à-dire lui-même. Dans ce texte, Pégase souhaite que le poète le monte (sic), mais celui-ci, dégoutté par les critiques injustifiées (à ses yeux) de ses contemporains, « ne [veut] rien savoir, ni rien dire ».

On voit que la légende des poètes cavaliers avait fait son chemin et ne soulevait pas d’objections.

Plus tard, le romantisme, dans son rejet de la mythologie classique, n’ignora pas pour autant Pégase. Victor Hugo lui-même a écrit la pièce Le cheval. Le cheval, c’est Pégase, même s’il n’est nommé qu’une fois, comme à regret, au dernier vers; le poète ne le monte pas, il le tient seulement par la bride et le mène au pâturage.

C’était le grand cheval de gloire,
Né de la mer comme Astarté,
A qui l’aurore donne à boire
Dans les urnes de la clarté ;
 
[…] Les poètes et les prophètes,
O terre, tu les reconnais
Aux brûlures que leur ont faites
Les étoiles de son harnais.
 
[…] Son flanc ruisselant d’étincelles
Porte le reste du lien
Qu’ont tâché de lui mettre aux ailes
Despréaux et Quintilien.
 
[…] Pensif, j’entraînais loin des crimes,
Des dieux, des rois, de la douleur,
Ce sombre cheval des abîmes
Vers le pré de l’idylle en fleur.
 
[…] Je lui montrais le champ, l’ombrage,
Les gazons par juin attiédis ;
Je lui montrais le pâturage
Que nous appelons paradis.
 
- Que fais-tu là ? me dit Virgile.
Et je répondis, tout couvert
De l’écume du monstre agile :
- Maître, je mets Pégase au vert. »

 

Voilà bien l’image des poètes chevauchant Pégase; mais il semble que Victor Hugo ait voulu l’atténuer, pour se distinguer de ses prédécesseurs néo-classiques.

Mais la mode de Pégase perdure. Pour preuve, la recrudescence d’œuvres datant de la fin du XIXème siècle, dont je ne ferai que citer quelques extraits. Je vous invite cependant à aller lire ici et les œuvres intégrales, plus quelques autres, dont le dialogue de Pégase et du Vieillard de Voltaire, et Pégase mis au joug de Friedrich Schiller.

 […] Et comme au temps où les esprits libres et beaux
Buvaient au flot sacré jailli sous les sabots
L’illusion des sidérales chevauchées,
 
Les Poètes en deuil de leurs cultes perdus
Imaginent encor sous leurs mains approchées
L’étalon blanc bondir dans les cieux défendus.
Pégase, Pierre LOUŸS   (1870-1925)
 
 Voici le Monstre ailé, mon fils, lui dit la Muse.
Sous son poil rose court le beau sang de Méduse ;
Son œil réfléchit tout l’azur du ciel natal,
Les sources ont lavé ses sabots de cristal,
À ses larges naseaux fume une brume bleue
Et l’Aurore a doré sa crinière et sa queue…
 
[…] Il renâcle, il s’ébroue, il hennit, et ses crins
Se lèvent ! C’est l’instant. Saute-lui sur les reins !
Son aile, qui se gonfle en un frisson de plume,
Palpite dans la nuit ou Sirius s’allume.
Pars ! Tu l’abreuveras au grand fleuve du ciel,
Qui roule à flots d’argent le lait torrentiel… […]
 
Pégase – José-Maria de Heredia (1842-1905)
 
Oh ! qui dira jamais la douleur impuissante
De Pégase arrêté dans son essor divin
Et qui sent tressaillir son aile frémissante
Sous le harnais pesant qu’il veut briser en vain !
 
Son être est dévoré par un espoir immense.
Il voudrait s’élancer dans l’air étincelant ;
Mais sur le champ étroit que son maître ensemence
Il doit traîner le soc d’un pas égal et lent. […] 
Pégase attelé – Alice de Chambrier (1861-1882)

 

Pour terminer, pour le bonheur, quelques vers Charles Beaudelaire. Oubliez un instant qu’il s’agite de L’Albatros, et imaginez Pégase :

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
 
 
 

Pégase en couleurs

01 fév

Mais de quelle couleur est Pégase ?

Aujourd’hui, on imagine souvent Pégase comme un cheval blanc, immaculé. Pourtant, il faut noter que les textes grecs ne mentionnent nullement sa couleur.

Si l’immaginaire collectif l’associe à la blancheur, c’est sans doute à mettre en relation avec les autres chevaux mytiques, monture de héros ou de rois. Ils sont alors associés au blanc comme la victoire de la pureté sur le mal. On retrouve ainsi cette couleur chez Uchaishravas, un cheval volant blanc à sept têtes qui jaillit après le barattage de la mer de lait et Bâlaha, cheval ailé et forme métamorphosée d’un Bodhisattva qui sauva cinq cent marchands piégés sur une île dans la mythologie hindoue. En Inde, un des avatars de Vishnou est le cheval blanc, cet animal est aussi lié aux hymnes à Indra,
divinité de la guerre. Dans la mythologie slave, la déesse de la guerre et de la fertilité, Svetovid, possède un cheval blanc aux dons d’oracle. Dans la mythologie celtique galloise, la déesse Rhiannon, figure mythique des légendes du Mabinogion, monte un cheval blanc. Dans la mythologie védique, le cheval blanc représente le soleil, qui le monte au lever du jour. Citons aussi Šemík (mythologie slave), cheval blanc capable de comprendre le langage humain qui sauta dans une rivière pour sauver son maître d’une mort certaine, et Sleipnir, monture à huit jambes d’Odin, capable de courir sur terre comme sur mer, parfois décrit comme gris dans la mythologie nordique. Finalement, il ne fait pas oublier le cheval blanc que montait Saint Georges pour terrasser le dragon, ou encore le Bouraq, cheval ailé à tête de femme et à la queue de paon qu’enfourcha le prophète Mahomet pour s’élever : même les religions ont repris l’imaginaire lié à cette couleur.

Il faut savoir que les chevaux blancs n’existent pas : la plupart de ceux décrits comme tel sont en réalité gris très pale. A part les albinos, les chevaux blanc sont si rares que cela a sans doute influencé le développement du mythe : un cheval blanc est presque aussi imaginaire qu’un cheval ailé.

On peut cependant remarque que les peintres se sont permis beaucoup de liberté avec la couleur de Pégase : il peut être de couleur alezane, grise, baie ou pie, ou encore blanc avec une crinière dorée. Les artistes, en réalité, s’inspiraient de ce qu’ils connaissaient : la robe des chevaux réels.

Ce n’est qu’avec Odilon Redon, en 1900, que Pégase devint bleu, noir, aux ailes vertes. Ce côté fantastique a été repris par Chagall, sans doute, et a libéré l’imagination dans la représentation de Pégase dans les jeux de rôles et œuvres de science fiction actuels.

Ci-dessous, un petit panaché de pégases multicolores. Vous pouvez vous amuser à retrouver la couleur de la robe d’origine… ou au choix essayer de retrouver les peintres, si vous en avez le courage !!

Pégase en couleurs

 
 

Pégase en symboles

31 jan

La symbolique antique

« Un coursier ailé, inlassable à la course
Et qui passe dans l’air comme une rafale de vent. »
Hésiode

Beaucoup de choses sont contenues dans ces quelques mots. Choses qui concernent bien sur les symboles divers reliés à Pégase.

Pégase est un cheval. Il incarne toute la symbolique positive de cet animal : force, fougue, majesté, avec une composante foncièrement terrestre. Mais il allie aussi la légèreté et la rapidité que lui confèrent ses ailes d’oiseau, qui l’élèvent dans l’air, vers le ciel et les Dieux.

Est-ce tout ? De part ses origines (il est le fils de Méduse), il est associé aux serpents, venimeux et mortels, donc foncièrement dangereux. Et parce qu’il est le cheval de Zeus, il est « porteur de foudre »

La terre, le ciel, la foudre… Pégase n’est décidément pas un cheval ordinaire. Attention, il ne faut cependant pas le considérer comme un être hybride, comme les centaures ou la chimère. C’est bel et bien un cheval. Et en tant que tel, pour les grecs, il reflète l’inquiétude de l’époque face à la force des chevaux sauvages.

Car, ne l’oublions pas, Pégase a bien été le premier cheval domestiqué, bien qu’il eut fallu pour cela le mors d’Athena, objet magique et précieux, fait d’or fin. Ce qui ne l’a pas empêché de jeter à bas son cavalier, Bellérophon.

La terre, le ciel (l’air), la foudre (le feu)… ne manquerait-il pas quelque chose ? Oh, rassurez-vous, l’eau est aussi une symbolique prédominante attachée à ce cheval universel ! Car, ne l’oublions pas, son père est Poséidon, dieu de la mer. Pégase est né « aux sources de l’océan », a créé une source d’un coup de sabots, a été capturé près de la fontaine de Pirène. Et son nom grec, « Πηγασος », n’est-il pas à rapprocher du mot source : « Πηγη » ?

Coursier des dieux et des héros, premier cheval domestiqué, associé aux quatre éléments, les éléments ne manquent pas, dès l’antiquité, pour faire de Pégase un cheval hors-normes. Certains disent même qu’il serait une « figure psychopompe », à savoir qu’il ramènerait les âmes descendues sur terre vers le soleil.

Mais le mythe ne s’arrête pas là !

Du Moyen-âge à nos jours

Vous savez fort bien qu’il a survécu jusqu’à aujourd’hui. En changeant de rôle, certes. Mais après tout, ce n’est qu’un mythe, et c’et le propre d’un bon mythe de changer pour s’adapter à son époque et porter toujours son message.

C’est ainsi que Pégase est devenu incarnation de la sagesse : maître Albéric, chanoine de Saint-Paul de  ondres, assure que pour quelques-uns de ses contemporains, Pégase représente la sagesse, la mise à mort de Méduse étant le commencement de celle-ci. Si le nom de Méduse signifie « terreur », ce qui nait de sa mort, ne peut être que la sagesse, qu’on n’accepte qu’une fois la crainte réduite à néant. La sagesse, alors, survole avec ses aîles ce qui existe dans
le monde, à la rapidité de la pensée. 

Pégase renomméeMais Pégase a aussi représenté la Renommée. Dans la grèce antique, la renommée était une jeune femme souvent représentée avec des ailes. Les ailes lui sont restées. Ou plus surement, parce qu’il a des ailes, Pégase est devenu Renommée. 

Sa transformation en constellation est à mettre en rapport avec cette symbolique : en devenant immortel et de tous visible, Pégase reste gravé dans le coeur des hommes, comme l’est la Renommée.

Ce symbolisme, c’est surtout en sculpture, à la renaissance, qu’on le retrouve. Ca vous rappelle quelque chose ? Ah, le pont Alexandre III, et notre chère station Invalides…

Pégase Poésie

Enfin, ne l’oublions pas, Pégase est l’inspiration poétique. « coursier des Muses », à cause bien sur de son aventure à la source Hippocrène, il devient rapidement l’incarnationde la poésie, « qui d’un bond s’élance jusqu’aux cieux ».

Les interprétation vont très loin : certains disent que  la bride offerte par Athéna devient l’objet modérant la fougue poétique, si l’animal ailé est indispensable au poète, la bride permet de ne pas être dominé par lui dans une forme d’envoûtement passionnel. Pourquoi pas, n’est-ce pas ?

 
 

Si Pégase m’était conté… (2)

29 jan

Comme je vous l’ai raconté, tout le monde – auteurs antiques, en l’occurence – est à peu près d’accord quand il s’agit de raconter la naissance de Pégase. Je l’ai découverte peu de temps avant vous, l’histoire de cette naissance : si Pégase a été « démocratisé » par la peinture néo-classique, la poésie, l’héraldique ou la science-fiction, on ne connaît pas bien son histoire.

La naissance, donc, est relativement simple. C’est après que les choses se complique : chacun en est de sa petite histoire, et le tout forme un mythe polymorphe et inachevé.

Pégase et Andromède La délivrance d’Andromède

Juste après sa naissance, Pégase aurait été chevauché par le héros Persée pour qu’il échappe à la colère des deux autres gorgones, quoique d’autres versions attestent que Persée s’enfuit grâce aux sandales ailées qu’Athéna lui avait offert. En chemin, le héros délivra la princesse Andromède offerte en sacrifice à un monstre marin.

Pégase et la source des musesLes Muses et la source Hippocrène

Un lien étroit existe entre Pégase et la source Hippocrène (du grec hippos, « cheval », et krênê, « source », littéralement la « source du cheval »), qui était aussi la source des Muses. 

D’après les Métamorphoses, cette source était si célèbre que la déesse Athéna s’y rendit pour l’admirer. Guidée par Uranie, la muse de l’astronomie, Athéna s’approcha des eaux et s’en fit raconter l’histoire :

« Pallas […] se dirige vers Thèbes et vers l’Hélicon, séjour des chastes Muses. Elle s’arrête sur ce mont, et tient ce langage aux doctes sœurs : « La Renommée a porté jusqu’à mes oreilles la nouvelle de cette fontaine que Pégase aux ailes rapides a fait jaillir de terre sous ses pieds vigoureux ; elle est l’objet de mon voyage : j’ai voulu voir cette merveille opérée par le coursier qui naquit sous mes yeux du sang de sa mère ». Uranie lui répond : « Quel que soit le motif qui te fait visiter nos demeures, ô déesse ! ta présence remplit nos âmes de joie ; la Renommée dit vrai : c’est à Pégase que nous devons cette source ». À ces mots, elle conduit Pallas vers l’onde sacrée. La déesse admire longtemps ces eaux que le pied de Pégase a fait sortir de la terre […] »
Ovide, Métamorphoses, V, 250

La raison pour laquelle Pégase aurait créé cette source diffère selon les auteurs : 

Ovide précise dans ses Fastes que le cheval venait protester contre son étrange bridage par Bellérophon, et que son sabot de lumière creusa la source.

Pour Antoninus Liberalis, lorsque les Muses chantaient, le ciel, les étoiles, la mer et les rivières s’arrêtaient, tandis que le mont Hélicon, séduit par le plaisir d’entendre leurs voix, enflait jusqu’à atteindre le ciel. Par la volonté de Poséidon, Pégase frappa le sommet du mont de ses sabots et celui-ci reprit une taille normale.

Aratos de Soles évoque dans ses Phénomènes « celui qui a été, dit-on, à l’origine de l’eau claire de l’Hippocrène » : le cheval frappa de son pied droit et aussitôt l’eau jaillit.

De nombreux autres auteurs gréco-latins parlent de cet épisode, notamment Strabon qui évoque une roche sous la montagne que Pégase aurait brisée d’un coup de sabot.

Nonnos de Panopolis parle « de la fontaine qui naquit à l’endroit où le sabot humide du cheval gratta la surface de la terre et fit un creux pour l’eau qui prit son nom de lui ».

La faculté que possèdent les eaux de la source Hippocrène à changer en poète ceux qui en boivent est postérieure à l’Antiquité bien qu’elle soit évoquée par Properce dans ses Élégies, où il dit avoir rêvé « à l’ombre douce de l’Hélicon, où coule la fontaine du cheval de Bellérophon ». 

La capture de PégaseBellérophon capture Pégase

L’histoire de Pégase se mêle à celle du héros grec Bellérophon. Ce dernier est surtout connu par l’Iliade d’Homère : Bellérophon est reçu par le roi Iobatès, buvant à sa table, avant que celui-ci ne voie le message que porte le jeune homme, disant de tuer le porteur. Réticent à commettre un meurtre sur la personne de son invité, le roi donne à Bellérophon l’ordre de tuer un monstre terrible, « lion par devant, serpent par derrière et chèvre entre les deux », capable de cracher le feu, la Chimère. Le jeune homme ne peut pas reparaître devant le roi avant que ce soit fait, sous peine de mort.

Pindare rapporte la capture de Pégase par Bellérophon :

« Bellérophon brûlait du désir de dompter Pégase [...] mais ses efforts furent inutiles jusqu’au moment où la chaste Pallas lui apporta un frein enrichi de rênes d’or. Réveillé en sursaut d’un sommeil profond, il la voit apparaître à ses yeux et l’entend prononcer ces paroles : « Tu dors, roi, descendant d’Éole ! Prends ce philtre, seul capable de rendre les coursiers dociles ; après l’avoir offert à Neptune, ton père, immole un superbe taureau à ce dieu si habile à dompter les coursiers ».
[...] Bellérophon se lève aussitôt et, saisissant le frein merveilleux, le porte au fils de Coeramus, le devin de ces contrées. Il lui raconte la vision qu’il a eue[...]. Le devin lui ordonne d’obéir sans retard à ce songe et d’élever un autel à Minerve Équestre, après avoir immolé un taureau au dieu, qui de ses ondes environne la terre.
[...] Tressaillant d’allégresse, l’intrépide Bellérophon saisit le cheval ailé : tel qu’un breuvage calmant, le frein dont il presse sa bouche modère sa fougue impétueuse ; alors, s’élançant sur son dos, Bellérophon, revêtu de ses armes, le dresse au combat en se jouant. »
Pindare, Odes

Strabon précise que Pégase est capturé par Bellérophon alors qu’il buvait à la fontaine de Pirène. 

Toutefois, selon les Corinthiens et ainsi que le rapporte Pausanias, Pégase est amené à Bellérophon par Athéna, qui l’avait dompté et soumis au frein elle-même, et si on en croit le pseudo-Hésiode, c’est Poséidon, père de Pégase et de Bellérophon, qui lui amène le coursier alors que le héros errait en quête d’une solution pour tuer la Chimère.

Pégase contre la chimèreLes combats de Pégase et Bellérophon

L’épisode le plus célèbre du mythe de Pégase et de Bellérophon est celui de leur victoire sur la Chimère. Ainsi, Hygin précise-t-il que la Chimère, à cette époque, ravageait le pays des Lyciens de ses flammes, et le pseudo-Apollodore que le héros accomplit cet exploit en survolant le monstre et parvient à la victoire grâce à son arc et à ses flèches

L’Iliade raconte les exploits de Bellérophon qui a vaincu la Chimère et les Amazones qui menacent le royaume de Lycie, ainsi que les Solymes. Le roi Iobatès, toujours résolu à se débarrasser de lui, tente de le prendre en embuscade et Bellérophon s’en tire une fois de plus. Alors que le héros combat les pirates de Carie sur la plaine de Xanthe, Iobatès envoie sa propre garde royale contre lui. Bellérophon fait une prière à Poséidon et la plaine s’inonde, provoquant la mort des femmes des soldats qui étaient venues au secours de leurs maris. Iobatès lui cède alors son trône et lui offre la moitié de son royaume ainsi que sa fille Philonoé en mariage, avec laquelle il a trois enfants.

Pégase monte à l'OlympeL’ascension de l’Olympe

Il faut croire qu’être roi ne suffit pas au héros Bellérophon, qui s’estime digne de rejoindre le séjour des Dieux, l’Olympe, avec sa monture.

Après la création de la source Hippocrène, dit Hygin, et alors qu’il tentait de voler jusqu’au ciel et l’avait presque atteint, Bellérophon s’effraie en regardant la terre, tombe et meurt sur le coup. 

Pindare dit que « le cheval ailé Pégase jeta son seigneur Bellérophon de haut vers la terre, lui qui pensait atteindre les demeures du ciel » et Nonnos que « Pégase aux ailes rapides », ce cheval ailé inlassable à la course et passant dans l’air comme une rafale de vent, jeta Belléropho1 et l’envoya tête baissée vers le sol. Selon lui, le héros a survécu parce qu’il est du sang de Poséidon, que le cheval lui-même partage. 

Hygin dit toutefois dans ses Fables que Bellérophon tombe dans les plaines d’Aelia, en Lycie, où il se démet la hanche, et finit donc sa vie estropié.

Horace évoque l’essence de ce mythe en disant que : « Par un terrible exemple, Pégase, l’animal ailé qui ne pût supporter Bellérophon, son cavalier terrestre, t’enseigne à rechercher toujours des objets à ta mesure, et, tenant pour sacrilège d’espérer au-delà des limites permises, à éviter un compagnon mal assorti » C’est également lui qui a suggéré que Zeus envoie un taon piquer le cheval, qui chute en entraînant son cavalier avec lui.

Pégase transformé en constellationLa transformation en constellation

Il existe relativement peu de sources concernant l’arrivée de Pégase sur l’Olympe, son rôle auprès de Zeus et sa transformation en constellation.

Pour Hésiode, Pégase, juste après sa naissance, « s’envolant loin de la terre féconde en troupeaux, parvint jusqu’aux Dieux. Et il habite dans les demeures de Zeus, et il porte le tonnerre et la foudre du sage Zeus ». Sa version est antérieure à l’histoire de Bellérophon et à celle de Pindare, qui précise qu’après la mort de son cavalier, Pégase fut reçu « dans les étables de Zeus sur le mont Olympe », continuant son ascension interrompue.

Dans tous les cas, Pégase atteignit l’Olympe et rejoignit les écuries célestes de Zeus. Lorsque ce dernier voulait utiliser les éclairs et le tonnerre, c’est Pégase qui les lui amenaient depuis la forge d’Héphaïstos, en traversant le ciel.

Pégase devint immortel quand Zeus le changea en constellation : Aratos de Soles dit que l’immense constellation du cheval, c’est Pégase « qui fait des cercles dans le ciel de Zeus et est toujours là pour te voir », et Nonnos que Pégase continue à voler là-haut, fendant l’air de ses longues ailes. Pour Ovide, il jouit du ciel que jadis il cherchait à atteindre au galop de ses ailes, et il brille et scintille de ses quinze étoiles.

Faire un unique résumé de cette vie mouvementée est impossible, vous l’aurez compris… S’il ne fallait retenir qu’un épisode, j’hésite entre la création de la source des muses, devenue source des poètes (on s’en serait douté) et la transformation en constellation, parce que c’est toujours bon de regarder les étoiles !

 
 

Si Pégase m’était conté…

26 jan

Que cette histoire est fascinante! Tellement compliquée et fragmentée que les meilleurs historiens, que les meilleurs conteurs n’ont pas réussi à se mettre d’accord. Comme si la vie de ce cheval mythique était un puzzle incomplet.

La naissance de Pégase :

La naissance de Pégase

Cet épisode est le plus simple. Presque. Disons que la plupart des auteurs se sont mis d’accord sur un scénario quasi unique, dont les différentes versions ne diffèrent qu’à quelques détails près.

Comme de bien entendu, c’est Ovide qui nous livre la version la plus complète de l’histoire. De cette naissance d’un genre particulier, du moins.

D’après lui, bien avant la naissance de Pégase, Poséidon tomba amoureux d’une jeune femme à la splendide chevelure blonde, Méduse. Les sentiments n’étaient pas partagés et la belle s’enfuit à son approche. Poséidon la poursuivit jusque dans un temple consacré à Minerve et à la viola. Pour se venger de l’affront que représentait cette intrusion dans son temple, la déesse changea Méduse (et ses deux sœurs) en monstres, les gorgones.

Très célèbre pour sa beauté, Méduse éveilla l’espoir jaloux de nombreux prétendants et, de toute sa personne, rien n’était plus remarquable que sa chevelure ; j’ai connu quelqu’un qui disait l’avoir vue. Le maître de la mer l’aurait outragée dans le temple de Minerve. La fille de Jupiter se détourna, dissimula derrière son égide son chaste visage et, pour ne pas laisser cet acte impuni, transforma les cheveux de la Gorgone en hydres affreuses.

De rage, Méduse et ses sœurs se mirent à dévaster la contrée. Plus tard, le héros Persée reçut l’ordre de tuer la gorgone Méduse, la seule mortelle des trois. Ses deux enfants, Pégase et Chrysaor, étaient en elle et furent libérés par le coup d’épée de Persée qui trancha la tête de la gorgone, d’où l’autre nom de Pégase, Medusaeus, littéralement « le cheval né du sang de Méduse ».

et tandis qu’elle et ses vipères dormaient d’un lourd sommeil, il lui avait séparé la tête du cou ; ensuite, du sang de leur mère étaient nés Pégase aux ailes rapides et son frère.

Hésiode confirme la première partie de l’histoire :

Poséidon aux cheveux noirs s’unit à Méduse dans une molle prairie, sur des fleurs printanières.

Apollodre raconte que Pégase et Chrysaor jaillirent du corps de Méduse lorsqu’elle fut décapitée, et que
Poséidon était le père des deux :

Et lorsque Persée lui eut coupé la tête, le grand Khrysaôr naquit d’elle, et le cheval Pégase aussi. Et celui-ci fut ainsi nommé parce que ce fut près des sources Okéaniennes qu’il naquit et celui-là parce qu’il tenait une épée d’or dans ses mains.

Strabon, dans sa « géographie », confirme :

Pégase, à ce que nous dit la Fable, Pégase, le cheval ailé sorti tout bondissant du cou de Méduse, comme l’épée de Persée venait de trancher la tête à cette Gorgone.

De même, Hygin (dans le texte, mais comme c’est une répétition de ce qui a déjà été dit plusieurs fois, ça se comprend bien) :

ex Medusa Gorgonis filia et Neptuno nati sunt Chrysaor et equus Pegasus; ex Chrysaore et Callirhoe Geryon trimembris.

Et  Nonnos de Panopolis :

Mais quoi! fit-il autre chose qu’agiter ses talonnières, nager et ramer rapidement d’un pied léger par une manoeuvre nouvelle, et échapper à l’oeil inquiet de la Phorcide vigilante (06), lorsqu’il marcha sur la points de ses pieds pour en ménager l’élan et le bruit, et moissonna enfin d’un coup violent de sa main appesantie, l’épi des vipères d’une seule Méduse (07)? elle portait encore, pressé dans ses flancs gonflés, Pégase; la faux qui trancha le gosier de la Gorgone, prémices de ces sillons qui allaient enfanter un coursier, fut l’Ilithye qui la délivra de son fardeau.

Les versions concordent… Les choses se compliquent plus tard, quand il s’agit de reconstituer la vie de Pégase et toutes ses péripéties…

Mais c’est une autre histoire…

 
 

Pégase me fait de l’oeil

25 jan

Tout a commencé il y a deux mois. Environ. Cinq jours par semaine, je prends les transports en commun, rer C, ligne 13, le changement, interminable, se fait à Invalides.

Cinq fois par semaine, je marche entre deux murs de céramique, engloutie par la foule et ses bousculades matinales. Difficile, quand un tapis roulant vous emporte vers l’univers cynique du travail, de lever les yeux pour musarder. Pourtant, il y avait sur les carreaux blancs d’étranges aplats de couleur – œuvre d’art sans doute, mais beaucoup trop abstraite pour mes yeux embrumés. Un jour, tout de même – les tapis roulants étaient en panne – je me suis prise par la main (au sens figuré) et j’ai ralenti. Le temps de trouver mon téléphone pour prendre une photo, et déjà j’avais distingué une silhouette. D’homme. Intriguée, j’ai affûté mon regard, fait le point (sur l’infini, pas sur le mur) et vu apparaître un cheval aile.

Pégase dans le métro des Invalides

Pégase.

La rencontre à du s’achever rapidement, pressée comme je l’étais. Mais très vite j’ai cherché -et trouvé-ce que représentait cette fresque. Pégase, ou plutôt les statues dorées ornant le pont Alexandre III. Je suis sortie, un soir, pour aller les admirer, et un dimanche, je suis allée jusqu’au Louvre pour découvrir la Renommée chevauchant Pégase.

Et puis le temps a passé. Les fêtes de fin d’année sont arrivées, amenant avec elles leur lot d’émotions. Ensuite, le mois de janvier – il est presque fini, déjà – a été caractérisé par un manque de travail phénoménal. Je ne m’étendrai pas trop longtemps sur ma vie, qui n’a somme toute rien d’extraordinaire, mais je me suis rendue compte pendant les trois semaines qui viennent de s’écouler qu’il n’y a rien de plus fatiguant que de ne rien faire. Après avoir passé mes journées dans l’ennui le plus total, je rentrais épuisée, sans aucune envie de réfléchir.

J’aurais bien failli l’oublier, ce cheval mythique, s’il n’avait pas recroisé ma route vendredi dernier à Bruges sous la forme d’une sculpture au milieu d’une place. Et dimanche, à Bruxelles au cours de mes errances, je l’ai encore croisé sur la couverture d’un livre, comme dessiné là par hasard. Hasard ? Sans doute, n’est-ce pas, mais toute cette accumulation me fait dire que je ne dois peut-être pas oublier Pégase dans les méandres poussiéreux de mon esprit.

Pégase à BrugesPégase à Bruxelles

Alors… je crois que je n’ai pas le choix : je me lance sur ce thème, surtout que depuis deux jours, la comptine de Jacques Prévert me trotte dans la tête… Âne volant, cheval ailé…

Etre ange
c’est étrange
dit l’ange
Etre âne
c’est étrâne
dit l’âne
Cela ne veut rien dire
dit l’ange en haussant les ailes
Pourtant
si étrange veut dire quelque chose
étrâne est plus étrange qu’étrange
dit l’âne
Etrange est
dit l’ange en tapant des pieds
Etranger vous-même
dit l’âne
Et il s’envole.
Prévert
 
 

Neige

30 nov

Ah, que ne ferais-je pas pour vous… La neige est à l’honneur dans bien des blogs, je ne pouvais faire autrement que d’apporter ma contribution à cette mode oh combien rafraîchissante ! Il faut d’ailleurs bien que je célèbre la magie de la neige, dont les charmes discrets et silencieux nous font sereinement retrouver des sensations d’enfance.

Et me voilà partie, pendant qu’il fait encore jour, pour chercher une photo à même d’illustrer cet article. Je sors en sifflotant de mon bureau, portable en poche, l’air de dire ‘Je ne fais rien d’important’. Je n’ai pas mis mon manteau, ça ferait louche. En descendant l’escalier, je prie pour ne croiser personne, et je cherche une excuse, au cas où. Quand la porte s’ouvre, je frissonne, mais je persévère. Le ciel – gris – est avec moi : je n’ai encore vu personne. Le pas vif, l’air de savoir où je vais, je me dirige au hasard, vers l’image éventuelle. Il faudrait que j’évite les immeubles – ils sont trop laids, et je ne voudrais pas qu’on puisse reconnaître le lieu exact, on ne sait jamais… Enfin, je repère l’arbre, le ciel… mais je dois m’approcher pour cadrer correctement. Et me voilà en train de patauger dans l’herbe glacée, lançant des regards discrets autour de moi pour repérer les intrus éventuels. Ouf, l’image est dans la boîte. Glacée jusqu’aux os, je peux enfin retrouver mon bureau bien chauffé, les chaussures encore humides, et me faire un bon thé chaud. Mission accomplie.

Photo arbre sous la neige

Une fois arrivée à ce point, je ne peux pas en rester là. J’ai sorti mon « Dictionnaire des idées suggérées par les mots », après tout la composition passe par les associations d’idées, et cherché ‘neige’. Blanc comme neige. Les neiges d’antan. Neiges éternelles. Congères. Flocons. Cristaux. Avalanche… Une idée en entrainant une autre, voilà le résultat, sous la forme d’un Haïku :

L’érable sabre
L’éternité de flocons,
Deux traces de pas.
 

Et puis, il y a la magie des flocons…

Forme flocons de neigeProsaïquement, la forme des cristaux varie en fonction de la température, mais aussi du degré d’humidité. Les cristaux sont classifiés en sept formes principales.

Poétiquement, il suffit de regarder pour voire un monde merveilleux…

images flocons de neige

Un monde merveilleux ? Qu’en est-il des mythes (c’est ma marotte du moment, vous l’avez compris) ? Que j’ai aimé chercher ces légendes des neiges…

Peinture borée Dans la mythologie grecque la neige est personnifiée sous les traits de Chioné, fille de Borée. Cette Chioné ne dois pas être confondue avec Chioné, fille de Dédalion, dont l’histoire est bien plus connue et détaillée.

Apollodore raconte :

  » Orithye étant à jouer sur les bords du fleuve Ilissus, fut enlevée par Borée [dieu du vent] ; elle en eut deux filles, Cléopatre et Chioné ; et deux fils, Zéthus et Calais, qui étaient ailés. […]

Chioné [ou la neige personnifiée] ayant couché avec Neptune , à l’insu de son père, accoucha d’un fils nommé Eumolpe, qu’elle jeta dans la mer pour que personne ne s’en aperçût. Neptune l’ayant pris, le porta en Ethiopie, et le donna à Benthésicyme , l’une des filles qu’il avait eues d’Amphitrite. »

Là s’arrête l’histoire. Ce que devint Chioné n’est écrit nulle part.

On en sait un peu plus sur Eumolpe, prètre, poète et guerrier, qui s’établit à Eleusis, et fit la guerre avec les habitants de cette ville aux athéniens. On dit qu’il périt sur le champ de bataille avec ses deux fils. 

sawaki-suuhi Dans la mythologie japonaise, Yuki Onna est une belle femme aux cheveux longs et à la peau très blanche, quasiment transparente. Malgré sa grande beauté ses yeux frappent de terreur. Elle flotte au-dessus de la neige, ne laissant pas d’empreintes dans celle-ci. Elle a la capacité de se transformer en un nuage de neige ou en brume si elle se sent menacée.

Voici l’histoire qu’on raconte.

Alors qu’une effroyable tempête sévissait sur la forêt, le bucheron Mosaku et son apprenti
Minokichi âgé de 18 ans, se réfugièrent dans une petite cabane. Pendant la nuit, le feu dans la cheminée s’éteignit et le froid réveilla Minokichi. C’est alors qu’il vit dans la petite pièce une jeune femme vêtue d’un kimono blanc se pencher sur le vieux bûcheron et lui souffler son haleine glaciale au visage. Puis elle se retourna vers le jeune homme qui était tétanisé par la peur, mais elle fut prise de pitié et lui dit:” Je ne vous tuerai point si vous promettez de ne jamais raconter ce que vous avez vu ce soir “. Le lendemain matin Minokichi se réveilla et se rendit compte du décès de son patron mais il ne savait pas dire si, pendant cette terrible nuit il avait rêvé ou pas.Plus tard, le jeune apprenti rencontra une jeune fille fort belle qui se nommait Oyuki et qu’il ne tarda pas à épouser. Ils eurent de nombreux enfants et passèrent de merveilleuses années ensemble.

Un jour, alors qu’il la regardait coudre, il lui raconta l’histoire de cette étrange nuit où il avait rêvé ou réellement rencontré la reine des neiges. Yuki Onna, car c’était elle, se mit en colère et l’abandonna; elle épargna sa vie en raison de leurs enfants mais elle lui promit de venir le châtier s’il n’était pas un bon père pour eux puis elle se transforma en une sorte de brouillard blanc et disparut par le trou de la cheminée.

 poliahuDans Mythologie hawaïenne, Poliahu est la déesse des montagnes enneigées, et l’ennemie de Pele, déesse du feu et des volcans. Toutes deux étaient d’une beauté incomparable, et avaient séduit un grand nombre de chefs mortels.

Leur rivalité était née autour d’un jeune chef Maui nommé Ai-wohi-ku-pua. Ce dernier était en route vers l’île d’Hawaii afin d’y courtiser une cheftaine, nommée Laie, dans le but de l’épouser.

Alors qu’il pagayait le long de la côte d’Hana, il aperçut Pele sous une forme humaine d’une grande beauté et portant le nom d’Hina-i-ka-malama. Ai-wohi-ku-pua s’arrêta pour la rejoindre et la connaître, puis il continua son chemin jusqu’à Hawaii, où Poliahu le séduit à son tour.

Il demanda à Pele de le délivrer de la promesse qu’il lui avait faite et il partit vers l’île de Kaua’i avec la déesse des neiges. Mais Pele, sous la forme d’Hina-i-ka-malama les pourchassa, furieuse, et finit par regagner son amant. Poliahu se montra particulièrement vindicative et leur envoya des bourrasques glaciales jusqu’à ce qu’ils soient séparés, et que ‘AI-wohi-ku-pua se retrouve seul.Cheval de glace

Dans la mythologie amérindienne, Aisoyimstan, monté sur son cheval blanc, est la divinité de la
neige.

Il est Dieu Blanc et ‘ le Fabricant Froid ‘ qui recouvre la terre avec le gel et la neige. Il n’est pas facile de l’apercevoir au travail car il est complètement blanc, avec des cheveux blancs et des vêtements blancs. Il chevauche même un cheval blanc. Il faut être vraiment près de lui pour apercevoir le blanc de ses yeux.

 Reine des neiges AndersenBien sûr, il y a aussi Blanche-Neige, dont l’histoire, ultra connue grâce à Walt Disney et au dessin animé qui a bercé la jeunesse de
plusieurs générations. La neige n’y est cependant pas très présente, à part – mais est-ce la peine de le préciser, dans le nom de l’héroïne du conte.

C’est pourquoi, je vous invite aussi à découvrir l’histoire, moins connue, de La Reine des Neiges, écrite par Andersen, et dont vous trouverez le texte intégral ICI.

J’y ai rajouté quelques poèmes sur le sujet, que je n’ai pas toutes recopiés ici pour ne pas surcharger cet article. Je voudrais quand même attirer votre attention sur les vers simples et puissants de Maurice Carème.

 Il a neigé (Maurice Carême)
 
 Il a neigé dans l’aube rose,
Si doucement neigé
Que le chaton noir croit rêver.
C’est à peine s’il ose
Marcher.
 
Il a neigé dans l’aube rose
Si doucement neigé
Que les choses
Semblent avoir changé
 
Et le chaton noir n’ose
S’aventurer dans le verger
Se sentant soudain étranger
A cette blancheur où se posent
Comme pour le narguer,
Des moineaux effrontés.
 
 

Narcisse en coeur (4)

22 nov

Je revois cette source à l’eau inaltérée
Qui ondulait, diaphane, à l’ombre des noyers;
Pas un regard n’avais troublé sa chasteté.
Je revois cet instant de paix inextinguible.
  A l’heure où la ferveur abandonne ma peau,
Je me souviens, Narcisse au regard baptisé
De tant de gouttes d’eau salées, je me souviens…
  Moi qui n’avais jamais aimé, en mirant l’eau
Je me suis fourvoyé dans l’abîme abyssale
et saturé de sentiments enchevêtrés.
J’aurais dû mourir là, noyé dans ce regard,
Ignorant l’imposture des dieux, apaisé
Par d’infinis serments prononcés en silence.
J’aurais pu mourir là, mes lèvres baisant l’eau,
Et touchant de mon doigt un reflet d’éternel.
Mais, encore, le destin a voulu se venger
Des amours ingénues que j’avais ignorées,
Laver l’inaltérable affront fait à Eros.
  La morte frondaison et sa chute insouciante
A dérivé, brouillant cet idyllique écho,
Fatale ondulation qui vers moi ramena
Le monde et sa substance, au présent imparfait.
Quand, les yeux dessillés, j’ai vu se dessiner 
Mon portrait pantelant dans le visage aimé,
J’ai senti sur mes joues affleurer un sanglot.
  Oh mon dieu, qu’ai-je fait ? Par les moires trompé
J’ai brûlé mon amour aux ondes fallacieuses.
A l’heure où la chaleur abandonne mon coeur,
Je ne sais me haïr, je ne sais plus l’espoir.
Comme une frêle fleur au fugace destin,
Je prie les dieux cruels pour renaître demain,
Les yeux clos, et je meure de m’être trop aimé.

Les moires sont à la fois les reflets changeants et chatoyants d’une surface, mais aussi les divinités du Destin implacable dans la mythologie grecque.


Ne dites rien, je sais… vous trouvez que c’est un chouilla pédant ? Allons, pas de fausse gentillesse avec moi, je le sais bien, même si je préfère les mots « mythologique » et « classique ». Mais c’est un parti pris, vous savez, alors pas de quoi en faire un drame !!

 
 

Narcisse en leurres (3)

21 nov

L’histoire de Narcisse, comme la plupart des mythes anciens, a inspiré toutes sortes d’artistes. Un petit florilège de peintures diverses, de tous les genres. On aime ou on n’aime pas. J’ai une préférence pour la peinture de François le Moine, plus colorée. Même si dans cette image Narcisse ressemble à une jolie fille.

Mais ma préférence va surtout à l’oeuvre de Dali. Je vous l’avais promis, voici donc l’intervention de ce génie surréaliste. 

Narcisse est sur la gauche. En Jaune. On ne le voit pas au premier abord, puis son corps prend forme, agenouillé dans l’eau, la tête sur le genou, les bras pendants. Regarde-t-il l’eau oui lui-même ? On a l’impression qu’il n’est pas fasciné par sa propre image comme le jeune homme du mythe, mais qu’il porte toute la tristesse du monde sur ses épaules. Derrière lui, une montagne rougeoyante, et un groupe de silhouettes donnent l’impression de danser, de se parler, accentuant encore la solitude de Narcisse.

Sur la droite, la scène et les couleurs changent. De l’or et du rouge, on passe aux teintes tristes, bleu, blanc, gris. Les doigts d’une main qui tiennent un oeuf reprennent la forme du corps de Narcisse, au reflets près. Les doigts sont fins, presque comme ceux d’un cadavre : de la mort surgit la vie sous la forme d’un oeuf dont sort une fleur, un narcisse. Comme une menace pour cette vie nouvelle, des fourmis escaladent, quasiment imperceptibles, la main. A côté, un chien mange un morceau de chair – celle de Narcisse mort ? – et à l’arrière plan, sur un échiquier, un statue sur un piédestal. Comme pour dire que c’est par jeu que les hommes tentent de se dresser au dessus des autres.

J’aime cette toile parce que même si on n’est pas sur de comprendre ce qu’on voit, il en ressort une dichotomie – surtout grâce aux couleurs – encore renforcée par la symétrie de la composition et des formes. Narcisse, en pleine introspection, aimante les regards et les séduit par les teintes chaudes, alors que la métaphore de la renaissance et de l’oeuf, sur la droite, dérange. En se perdant dans ce labyrinthe de surréalisme, on se rappelle que la beauté et l’estime de soi ne sont qu’un artifice, piège trompeur où il ne faut pas s’égarer.

Il est intéressant de savoir que Dali a longuement commenté son oeuvre, à travers un texte que vous pouvez lire ici. De là à comprendre ce qu’il a vraiment voulu représenter, il y a un monde, mais vous pouvez aussi lire ici une autre explication, qui je vous l’avoue ne m’a pas beaucoup éclairée.


Les poètes aussi se sont bien sur intéressés au mythe, en plus de la fleur. Comment n’être pas fasciné par cette histoire qui comprend l’amour impossible (celui d’Echo pour Narcisse, et bien sur celui de Narcisse pour lui-même), le destin tragique des héros romantiques, la fin douce-amère qu’est cette renaissance florale. Ce mythe ne nous renvoie pas à nos peurs ou nos espoirs, mais nous remet en question dans notre relation aux autres. En écoutant cette histoire, on se demande si on fait assez attention à ceux qui nous entourent, ou si au contraire, on ne blesse pas parfois involontairement d’autres qui ne veulent que nous aimer. Alors que la société d’aujourd’hui nous incite à nous épanouir, à « penser à soi », une petite plongée dans ce type d’introspection ne peut à mon avis pas faire de mal !!

Pour en revenir à la poésie, Philippe Habert (1606-1638) nous donne la morale du mythe, comme une menace planant sur nos têtes. Comme pour nous prévenir de la futilité de l’amour de soi. Comme pour nous empêcher de nous leurrer en oubliant d’aimer les autres.

Epris de l’amour de moi-même,
Du Berger que j’étais je devins une Fleur ;
Faites profit de mon malheur,
Vous que le Ciel orna d’une beauté suprême ;
Et pour en eviter les coups,
Puisqu’il faut que tout aime, aimez d’autres que vous.
Philippe HABERT, Le narcisse (madrigal)

Et parce que je ne peux m’en empêcher, mais je ne me perdrai pas dans d’interminables explications, ça serait dommage, je vous laisse découvrir une partie des nombreuses interprétations du mythe par Paul Valery – dans son oeuvre, ce personnage représente une quasi fascination, puisqu’il a publié huit textes sur ce thème, sur une période de 50 ans. Vous pouvez découvrir le texte intégral en cliquant sur le titre de cette oeuvre.

Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux
  Que de ma seule essence ;
Tout autre n’a pour moi qu’un cœur mystérieux,
Tout autre n’est qu’absence.
Ô mon bien souverain, cher corps, je n’ai que toi !
Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi…
  Douce et dorée, est-il une idole plus sainte,
De toute une forêt qui se consume, ceinte,
Et sise dans l’azur vivant par tant d’oiseaux ?
Est-il don plus divin de la faveur des eaux,
Et d’un jour qui se meurt plus adorable usage
Que de rendre à mes yeux l’honneur de mon visage ?
Naisse donc entre nous que la lumière unit
De grâce et de silence un échange infini !
  Je vous salue, enfant de mon âme et de l’onde,
Cher trésor d’un miroir qui partage le monde !
Ma tendresse y vient boire, et s’enivre de voir
Un désir sur soi-même essayer son pouvoir !
Fragments du Narcisse, Paul Valéry